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LE VOYAGE

En mai 2008, je décide de partir pour une traversée des Balkans. De Sarajevo à Ljubljana, en longeant la côte croate, je traverse trois pays de l'Ex-Yougoslavie (la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Slovénie) encore très marqués par la guerre. A la découverte de 3 peuples d'une incroyable hospitalité, je traverse des paysages grandioses aux routes pas toujours adaptées au vélo.

Pour ne pas réitérer certaines erreurs commises pendant mon tour de l'Islande, je décide de voyager très léger, en supprimant mes deux sacoches avant et en ne prenant que le strict minimum au niveau matériel.

1000km en 8 jours sous un soleil radieux, ce voyage est certes beaucoup moins éprouvant que mon aventure islandaise, mais des rencontres riches en émotions font de ce voyage une expérience inoubliable.

Bonne lecture et bon voyage!

L'ITINÉRAIRE

LES PHOTOS

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LE CARNET DE ROUTE

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Des ruines de Sarajevo aux Alpes slovènes



857 km à travers les Balkans





Ecrit dans les Balkans,
entre le 7 et le 14 mai 2008.
Débuts difficiles à Sarajevo

mercredi 7 mai 2008

Après une courte escale à Vienne, j'atterris à Sarajevo en début d'après-midi. Il fait 15C°, le ciel est couvert et il pleut légèrement. Je récupère mes bagages et mon « précieux » vélo. « Précieux », parce que c'est lui qui va me « porter » à Ljubljana, la destination de mon périple.

En me conduisant vers une petite auberge bon marché, située en plein centre de la vieille ville, le taxi traverse la capitale bosniaque et me fait découvrir une ville marquée. De nombreux immeubles criblés d'impacts de balles, vestiges de la récente guerre de 1992 - 1995, côtoient un grand nombre de constructions modernes en donnant une certaine impression d'anachronisme. Le chauffeur me montre des ruines, évoque la guerre sans vraiment m'en parler et témoigne un certain agacement quand je lui demande s'il y a encore beaucoup de mines antipersonnelles dans les campagnes. Visiblement, la plaie est encore profonde.
Arrivé à l'auberge, une mauvaise nouvelle m'attend. Le carton dans lequel j'ai emballé mon vélo pour le voyage en avion a été percé par l'axe de la roue arrière et je me rends compte qu'il manque l'écrou. Sans cette pièce, je ne peux pas fixer ma roue donc je ne peux pas partir. J'imagine de quelle manière mon vélo a été traité pendant le voyage... Inutile de me lamenter sur mon sort, je me rends à l'office du tourisme le plus proche et obtiens l'adresse d'un magasin de vélo. Je me demande comment celui-ci n'a pas encore fait faillite d'ailleurs, car pendant les 20 minutes de marche qui m'y mènent, je ne croise pas un seul cycliste.

Le vendeur n'a pas la pièce. La poisse. Du coup, je suis obligé d'acheter l'axe de la roue en entier. Je paie 4 euros pour un axe qui pèse une tonne et dont l'apparence me fait penser à l'architecture imposante des pays de l'ex URSS. Je suis quand même soulagé d'avoir trouvé une pièce de rechange, du coup, j'apprécie le chemin du retour que je parcours en sifflotant. Je croise des bâtiments de l'époque austro-hongroise, des vestiges romains, d'horribles blocs de béton de l'époque communiste et de magnifiques restes
de l'Empire Ottoman. A Sarajevo, Orthodoxes, Chrétiens, Musulmans et Juifs cohabitent.

Arrivé à l'auberge, une autre mauvaise surprise m'attend. La pièce que je viens d'acheter n'est pas compatible avec ma roue... La ligne de conduite que j'essaie de suivre quand je voyage à vélo et qui souvent m'évite des problèmes est de garder un certain flegme et une attitude positive quelle que soit la situation, mais cette fois-ci c'est trop ! D'énervement, je déchire le carton d'emballage de mon vélo, qui de toute façon ne me sert plus à rien et là, comme par enchantement, la pièce d'origine, que je croyais avoir perdue, tombe par terre et va rouler sous le lit ! Comme quoi, de temps en temps ça vaut le coup de s'énerver un peu. Je suis tellement content d'avoir retrouvé cette pièce, que je me mets immédiatement à assembler mon vélo en chantant à tue-tête. L'opération n'est pas aisée vu l'exiguïté de la chambre mais au final, je suis fin prêt pour démarrer mon voyage demain matin à la première heure. Je sors pour apprécier la beauté des ruelles pavées de la vieille ville et profite de manger un morceau et prendre des forces. A l'heure où je regagne ma chambre, le muezzin
retentit à travers toute la ville et semble faire écho contre les montagnes qui entourent Sarajevo.
A la recherche de Miràn

jeudi 8 mai 2008
Dist. Du jour : 131.16 km
Dist. Totale : 131.16 km
Trajet : Sarajevo – Tarcin – Konjic – Jablanica – Mostar

A 6h, mon réveil sonne. Bien que mon vélo soit prêt à rouler, il me reste encore beaucoup de choses à faire avant de pouvoir partir ; prendre un petit-déjeuner, acheter des vivres pour la journée, me débarrasser du carton de mon vélo et préparer mes sacoches, bien les équilibrer et les fixer à mon porte-bagages. Le petit-déjeuner et les vivres, je les trouve dans une petite épicerie pas loin de l’auberge, le carton du vélo, je le lance tout simplement par ma fenêtre qui se trouve à 5 mètres d’une espèce de décharge dans une maison sans toit, détruite par la guerre. Je me douche, m’habille, charge mon vélo et vais payer ma chambre à l’aubergiste. Celui-ci me demande où je vais ainsi. Quand je lui dis que ma prochaine destination est Mostar, il saute sur l’occasion pour me donner une cinquantaine de ses cartes de visite en me demandant si
je peux les transmettre à Miràn, un ami qui tient une maison d’hôte et avec lequel ils se font de la publicité mutuellement. Il l’appelle aussitôt pour lui annoncer ma venue et m’indique le chemin pour trouver sa maison une fois que je serai arrivé à Mostar.

Je n’ai pas encore donné mon premier coup de pédale que me voilà déjà chargé d’une « mission ». Cette situation m’amuse et m’enchante par la même occasion car j’aime avoir un objectif à chacune de mes journées de vélo. Mission du jour : livrer à Mostar un paquet contenant des cartes de visite d’une auberge de Sarajevo. Personne de contact : Miràn, tenancier d’une maison d’hôte. Ça sonne bien.

Donc, me voilà emporté au coeur de la circulation de l’artère principale de Sarajevo, avec le sentiment d’être un messager qui transporte un colis d’une haute importance. A peine sorti de la vieille ville, je me rends compte que la capitale bosniaque est une sorte de banlieue décrépite où des immeubles modernes à l’architecture douteuse émergent d’un amas de ruines criblées d’impacts de balles et d’obus. La vision est
somme toute identique à celle que j’ai eu à travers la vitre du taxi la veille, mais à vélo tout prend une allure plus dramatique. Peut-être à cause du bruit, des odeurs…

La plupart des véhicules ne sont pas équipés de filtres antipollution, l’air est irrespirable. Le ciel est gris mais une lueur de notre astre préféré semble poindre au travers du rideau nuageux. Mon auberge était à l’est de la ville et la route qui mène à Mostar, sort par l’ouest. Je parcours donc les dix kilomètres de ce boulevard qui coupe la ville en deux en me faufilant à travers une circulation plutôt surprise de me voir là. J’en ai presque la nausée mais ça aurait été tout de même dommage de rater ce prologue urbain!

Quand enfin je sors de la ville, le soleil fait son apparition et vient me brûler le bout du nez. La route est très fréquentée et je dois constamment regarder dans mon rétroviseur pour m’assurer qu’un camion n’est pas en train de me foncer dessus. Le paysage est très montagneux, mais heureusement, la route choisit une trajectoire plus ou moins plate. Les 130 kilomètres
qui me séparent de Mostar sont quasiment identiques tout du long. Collines, forêts, champs. Je traverse plusieurs villages dans lesquels des enfants me regardent en souriant. Je ne sais pas si leur sourire traduit un certain étonnement ou s’il se moquent de moi en pensant ; « il est bête celui-là, il n’a même pas remarqué qu’il y a des bus qui passent ici ». Toujours est-il que je ne croise pas un seul cycliste de la journée. Alors que la température commence à monter, à mi-parcours, un lac vient rafraîchir visuellement le paysage. Je fais une pause ravitaillement et profite de me soulager un peu les jambes. Plus j’avance, plus la température monte. Ce matin, quand je suis parti de Sarajevo, il faisait 10°C.

Quand j’arrive à Mostar, il fait 26°C ! Le chauffeur de taxi, la veille, m’avait prévenu ; « il fait toujours chaud à Mostar ! ». Je me mets immédiatement à la recherche de Miràn. La rue principale est investie par des rabatteurs qui attirent dans leurs hôtels les nombreux touristes venant visiter la plus belle des villes bosniaques. Je freine leurs ardeurs en leur disant que je suis « attendu » par une personne de « contact » ce qui, cela dit en
passant, est la vérité. En effet, Miràn m’attendait. Il me dit que quand son ami l’aubergiste de Sarajevo l’a appelé ce matin lui annonçant qu’un cycliste venant de Sarajevo allait lui amener, dans la journée, un paquet de cartes de visite, il ne pensait pas me voir déjà aujourd’hui. Il me dit que je suis fou. Je prends ça pour un compliment. Avec une fierté un peu ridicule je lui remets « le colis ». Il m’offre un sirop et me montre ma chambre.

Après une bonne douche tant désirée, je vais visiter cette fameuse ville connue pour son « Old Bridge » de l’époque ottomane. Ce pont qui est supposé avoir plus de 500 ans n’en a en fait que 7. Effectivement, il a été complètement détruit pendant la guerre en 1993, puis reconstruit à l’identique en 2001. Le reste de la vieille ville a cependant été épargné et est absolument magnifique. Après une bonne assiette de brochette bosniaques et une salade de tomates et concombres, je regagne ma chambre pour y apprécier un repos bien mérité.
Un poisson grillé au bord de la mer

vendredi 9 mai 2008
Dist. Du jour : 116.77 km
Dist. Totale : 247.94 km
Trajet : Mostar – Metkovic – Ploce – Gradac

Miràn habite dans une petite maison en plein centre de la veille ville avec sa mère et son frère. Je n’ai pas vu son père mais j’ai préféré ne pas poser de question de peur d’éveiller des souvenirs de la guerre. Miràn a transformé sa maison familiale en auberge et lui a fièrement donné son nom. Dans sa famille, tout le monde est souriant et accueillant. Comme la plupart des bosniaques d’ailleurs. C’est pourquoi, ce matin, quand je suis sorti de la salle de bain familiale, sa mère m’a naturellement proposé un café. Je me suis assis dans la cour, une sorte de patio et ai siroté ce café qui m’a fait penser à ceux que l’on trouve en Turquie. On ne peut qu’en boire la moitié de la tasse parce qu’après, un lit de marc en tapisse le fond.

Puis, Miràn arrive, faut dire qu’il n’est que 7h du matin. Nous discutons un instant et finit par me dire que je
ferais mieux de partir avant 8h parce que la ville va être complètement fermée par la police, à cause d’une commémoration des victimes de la guerre. C’est du moins ce que je comprends de son anglais approximatif.

Je rajoute 5 euros de pourboire aux 10 euros que j’ai payé la veille pour la chambre en le remerciant chaleureusement de son hospitalité et m’en vais. En sortant de la ville, je vois effectivement la police qui installe des barrages. Je me faufile au travers et me voilà parti plein sud, direction la Croatie.

La route longe une rivière dans des sortes de gorges magnifiques. Le site est classé parc national. A cette heure du matin, il n’y a pas encore trop de trafic alors j’apprécie le moment. La route est en léger faux plat descendant et il n’y a pas de vent. Je file un bon train. Ma moyenne oscille autour des 23 km/h, alors les kilomètres défilent. Quand j’arrive à la frontière croate, mon compteur indique 45 km et il n’est même pas encore 9h30. Le douanier me demande les papiers, ausculte brièvement mon passeport et me dit de passer. A ce rythme-là, j’aurai parcouru pratiquement 100
kilomètres à midi ! Evidemment, il suffit que je raisonne ainsi pour que le vent se lève et que la route se mette à monter. J’avais pourtant bien remarqué sur la carte que la côte croate ressemble plus à une chaîne de montagne qu’à une plaine, mais quand tout va bien, on a tendance à se dire que ça va durer. Ma vitesse chute, le soleil tape, environ 27°C, je n’arrête pas de boire et mes ressources diminuent rapidement. Je dois souvent m’arrêter pour me ravitailler en glucose. Quand l’effort est intense, un tas de pensées défilent dans ma tête. Ma copine me manque. Et puis, j’ai reçu d’elle, hier soir, un message m’annonçant que l’appartement qu’on voulait louer nous a finalement été attribué. C’est un rêve qui devient réalité. Du coup, je n’arrête pas d’imaginer de quelle manière on va l’aménager, où je vais mettre mon bureau, ma bibliothèque.

De temps à autre, le klaxon d’un camion me sort de mes pensées. Mais l’effort me plonge aussitôt dans une sorte d’hébétude. Puis, au 80ème kilomètre, après 5 ou 6 bonnes grosses montées et descentes, j’aperçois enfin la mer. Du coup, je reviens sur terre et me concentre à nouveau sur mon effort. Il est bientôt midi et il faut que
je songe à manger quelque chose. J’aimerais bien trouver un petit resto en bord de mer et m’offrir un copieux repas. Mais la mer, je ne la vois déjà plus. En effet, la route à soudain bifurqué entre deux montagnes et me voilà de nouveau à monter et à descendre comme sur des montagnes russes. C’est seulement au 95ème kilomètre que je me dégote une terrasse ombragée surplombant la mer. Absolument magnifique ! Je commande une escalope de poulet à la sauce aux champignons avec du riz. J’ai l’impression de renaître. Mon corps avait vraiment besoin de manger. Le serveur me dit que la côte croate regorge de campings mais que beaucoup sont encore fermés.

C’est finalement 20 kilomètres plus loin que je plante ma tente au milieu d’un camping où sont garées des caravanes de Soleure, Lucerne et Nidwald. J’ai un peu l’impression d’être en suisse allemande… Le gardien du camping me dit que tous les vendredis c’est poissons grillés gratuits pour tous les campeurs. Ça tombe bien, nous sommes vendredi. C’est du maquereau, excellent, avec une salade de choux. Ce n’est pas partout qu’on trouve quelque chose de gratuit. J’apprécie le sens de
l’hospitalité croate. Après avoir discuté un moment avec le couple de Nidwald qui est tout content d’apprendre que je suis suisse, je retourne dans ma tente, éreinté, et m’endors au son des voix des autres campeurs qui s’attardent à table avec des verres de schnaps.
Une aventure urbaine…

samedi 10 mai 2008
Dist. Du jour : 96.20 km
Dist. Totale : 344.15 km
Trajet : Gradac – Zaostrog – Zivgosce – Podgora – Makarska – Omis – Jesenice – Split – Trogir

Ce matin, à 7h, je dois réveiller le gardien du camping qui a un peu trop forcé sur le schnaps la veille, pour lui payer ma nuit et pour récupérer ma carte d’identité laissée en caution. Je lui laisse un pourboire en le remerciant pour le poisson.

Malgré l’heure matinale, il y a déjà beaucoup de trafic sur la route. C’est la seule route qui relie Dubrovnik à Zagreb, il y a donc autant de camions que de touristes que de locaux. Je dois redoubler de prudence et au bout d’un moment, ça commence vraiment à me porter sur le système. C’est vraiment usant et, surtout, c’est dangereux. Les camions passent à moins d’un mètre de moi. Ça ne fait que trois jours que je roule et je ressens soudain une grande lassitude. Si seulement j’étais en
pleine nature, loin de toute civilisation. Pourtant, le littoral croate est absolument magnifique, c’est une succession de plages et de criques sur plus de 400 km.

Mais voilà, je me dis que ça fait partie d’un voyage à vélo dans une zone civilisée. Il faut s’adapter au trafic. Il y a deux ans, quand j’ai fait le tour de l’Islande à vélo, je pouvais passer deux jours sans voir personne, mais aujourd’hui, j’ai choisi de traverser les Balkans, et les Balkans sans trafic, ce n’est pas les Balkans. Bien que la route longe la mer, des montées parfois raides et longues se succèdent. Ma progression est du coup bien plus fatigante que je ne l’imaginais. De plus, Il fait pas loin de 30°C.

J’essaie de penser à autre chose et les kilomètres finissent tout de même par défiler… 40… 60… 80 km et me voilà soudain embarqué dans la circulation infernale autour de Split. Une succession de semi autoroutes et d’échangeurs finit par me rendre vraiment aigri. Les camions ne cessent de me klaxonner, quand tout à coup je n’ai plus d’autre choix que d’aller à droite direction Zagreb par l’autoroute ou à gauche sur Trogir
par l’autoroute également ! C’est le bouquet ! Je m’arrête alors sur la bande d’arrêt d’urgence, où les camions me frôlent, pour réfléchir à ce que je vais faire. Difficile de penser dans cette position ! Une chose est sûre, je ne peux pas continuer sur la même route. Mais il n’y a pas d’autre route ! Revenir en arrière serait synonyme de rouler à contresens sur une semi autoroute. Alors que je commence à angoisser, j’aperçois soudain, dix mètres plus loin, un trou dans le grillage qui laisse apparaître une brèche dans la haie sur le bas-côté ! Je m’y faufile en traînant mon vélo et son chargement. En ressortant de l’autre côté de la haie je me retrouve au milieu d’une banlieue de petites maisons décrépites. Là, je dois dire que je suis complètement perdu !

Je rôde ainsi pendant 30 minutes dans ce quartier, jusqu’à me retrouver dans une zone industrielle qui se trouve sous les échangeurs de l’autoroute. Là, je croise enfin quelqu’un qui me dit que pour aller à Trogir, il n’y a qu’une route, c’est l’autoroute ! Je lui dis qu’il y a bien un petit chemin bucolique qui longe la mer…NON ! Que l’autoroute ! Il me dit de prendre le bus. Je lui dis
que je veux y aller à vélo. Il me dit : et bien prends l’autoroute ! Je crois que je n’ai plus le choix, ce que je redoutais depuis un moment devient inévitable, il me montre où se trouve l’arrêt et je charge à contre cœur mon vélo dans un bus bondé où tout le monde me regarde comme un extra-terrestre. Après 10 minutes de sauna, le bus quitte l’autoroute. Je descends au premier arrêt et roule encore une vingtaine de minutes en longeant un bouchon avant d’arriver à Trogir, enfin ! Et là, soudain, je retrouve mon goût du voyage. Cette ville est magnifique. Elle est d’ailleurs classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Une partie de la ville est sur une petite île reliée par un vieux pont.

Je cherche aussitôt un endroit où dormir. J’ai vu un panneau qui indiquait un camping, mais impossible de le trouver. Soudain, je tombe sur un petit panneau indiquant « chambre à louer » à 20 mètres de la mer avec une vue magnifique sur une partie de la ville. Je sonne à la porte et une dame souriante m’ouvre. La chambre est libre. Elle me la cède pour 10 euros. Ce n’est vraiment pas cher. Je me précipite sous la douche… bonheur indescriptible. Puis je sors visiter la
vieille ville de Trogir qui est une ancienne cité fortifiée du 15e siècle. C’est un véritable dédale de minuscules ruelles faites de vieilles pierres. Je m’assois dans un coin ombragé avec une grande bouteille d’eau fraîche et passe du bon temps à bouquiner et à écrire des cartes postales.

Après une bonne grosse pizza dans un resto au bord de la mer, je retourne tranquillement dans ma chambre. Il n’est que 20h20, j’ai à peine la force de rassembler un peu mes affaires pour le lendemain avant de m’écrouler de fatigue.
Le calme après la tempête

dimanche 11 mai 2008
Dist. Du jour : 118.63 km
Dist. Totale : 462.79 km
Trajet : Trogir – Marina – Primosten – Sibenik – Vodice – Biograd

A 6h, après 9 heures de sommeil, mon réveil sonne. Je suis fatigué, je pourrais encore dormir des heures. Je crois qu’en trois jours j’ai accumulé beaucoup de fatigue. Je déjeune, rassemble mes affaires et sors dans le jardin pour préparer mon vélo. La propriétaire est déjà debout. Elle me pose quelques questions à propos de mon voyage puis je lui demande si elle a toujours habité à Trogir. Elle me parle alors de sa famille, de ses enfants qui sont à l’Université de Split, de son mari qui est mort à la guerre. Elle me parle avec nostalgie de son voyage à Sarajevo en 1984 pour voir les Jeux Olympiques. Plus la discussion se prolonge, plus ça devient triste. Je me rends compte à quel point une guerre transforme à jamais la population d’un pays.
C’est avec le cœur lourd et une motivation bien diminuée que je reprends la route.

Heureusement, les conditions pour rouler me redonnent vite le moral. Il fait beau, la route est plus plate que la veille, j’ai un léger vent favorable et surtout, il n’y a pratiquement pas de voiture ! Les camions ont complètement disparus. En effet, ils ont tous bifurqué à Split où une autoroute part pour Zagreb. Du coup, de 7h30 à 9h30, seulement quelques voitures me doublent et dès 9h30, quelques cars de touristes. Le paysage est encore plus beau que la veille. C’est une succession de petits villages pour la plupart très anciens, qui m’offrent des panoramas que j’immortalise aussitôt. Je me sens bien, mes jambes tournent toutes seules.

A midi, quand je m’arrête pour manger, mon compteur indique déjà 87 kilomètres ! Je ne m’en suis même pas rendu compte. Si seulement tous les jours pouvaient être comme ça ! Je décide de rouler encore un moment et de ne pas m’arrêter trop tard, histoire de profiter de l’après-midi pour me reposer.

C’est finalement au km 118 que je trouve un camping à Biograd. Le camping est énorme, il y a 400 emplacements, mais seule une dizaine est occupée. Le mois de mai est idéal pour visiter la Croatie. Il paraît qu’en juillet et en août, c’est des bouchons discontinus sur toute la côte.

Je m’installe, prends une douche et cours m’étendre à la plage pour bouquiner. Un vrai bonheur. Je manque de m’endormir alors je prends mon vélo et vais dans le centre du village pour manger une pizza immangeable. Il n’est même pas 19h quand je retourne au camping et déjà je lutte contre le sommeil, enfin pas longtemps…
De l’enfer au Nirvana

lundi 12 mai 2008
Dist. Du jour : 122.73 km
Dist. Totale : 585.52 km
Trajet : Biograd – Sukosan – Zadar – Murvica – Posedarje – Seline – Starigrad – Karlobag

Après une bonne nuit de 9h30 de sommeil, mes yeux ont de la peine à s’ouvrir. Je remonte ma tente et mange un petit déjeuner composé de pain toast complet, de fromage, de jus de myrtille, d’une pomme et d’une barre chocolatée. Mes yeux commencent à s’ouvrir. Avant de partir, j’en profite pour gonfler mes pneus et graisser ma chaîne.

Il y a plus de trafic que la veille. Il y a même beaucoup de camions. Je viens de me rendre compte que la veille il n’y en avait pas parce qu’on était dimanche.

Les 30 kilomètres qui me séparent de Zadar défilent plutôt vite, par contre les 30 suivants sont insupportables. C’est un défilé incessant de camions. De
plus il n’y a ni trottoir ni bande d’arrêt d’urgence, du coup les camions me frôlent. Toutes les dix secondes, j’ai l’impression que je vais mourir. J’en viens à me dire que ce serait un miracle de finir la journée en un morceau. Ce tronçon qui dure maintenant depuis presque 2 heures est beaucoup plus usant mentalement que physiquement. Il y a à peu près 5 camions pour une voiture. Lorsqu’un camion en croise un autre au même moment qu’il me dépasse, il ne me reste alors qu’une vingtaine de centimètres d’ « espace de vie ». Plusieurs fois je m’arrête et hisse le plus vite possible mon vélo sur le talus qui borde la route pour faire une pause « mentale ». Puis j’attends alors plusieurs minutes avant de pouvoir réintégrer le flux du trafic lorsqu’une brèche de 50 mètres entre deux camions se présente. Je réalise que je n’ai plus aucun plaisir à rouler et que voyager dans ces conditions n’a aucun intérêt. Plusieurs fois, je suis à deux doigts de m’arrêter et de prendre un bus. Seulement, des bus, il n’y en a pas. Des trains non plus d’ailleurs. Alors, je continue en me lamentant et en regardant avec effroi chaque foutu camion qui apparaît dans mon rétroviseur.

Puis, enfin, la route se sépare, tout droit, l’autoroute pour Zagreb et à gauche, celle pour Rijeka, ma direction. Et là, c’est le bonheur, je me retrouve sur une route qui longe une multitude de petites criques qui font face à la longue île de Pag. Je viens d’entrer dans le Golfe de Kuarner. Moi qui, il y a 5 minutes encore voulais tout laisser tomber, me voilà tout à coup en train de rouler, tout sourire, avec une motivation en béton. C’est incroyable comme en si peu de temps, mon mental peut basculer d’un extrême à l’autre. Il n’ y a plus un seul camion, pratiquement plus de voitures et plus un son. En effet, à ma gauche, il y a une mer plate avec pratiquement aucune vague et à ma droite, une chaîne de montagnes qui me protège du vent. Le silence est tel que j’entends mon souffle, le frottement de mes pneus sur le bitume, les cliquetis de ma chaîne sur le dérailleur, les oiseaux, les insectes. De temps en temps, un lézard traverse la route. Et une fois toutes les dix minutes, une voiture me dépasse ou me croise. Après deux heures d’effort sur cette route paradisiaque, je m’arrête sur une petite terrasse au milieu d’une crique et me commande une assiette de brochettes avec des frites. Quel bonheur ! Je reste pratiquement deux heures
assis, à écouter le clapotis des vagues avant de reprendre la route. 10 kilomètres plus loin, un petit incident vient perturber cet après-midi de rêve, je me fais piquer par une guêpe entre les deux yeux ! Je m’arrête immédiatement pour me voir dans le rétroviseur. Je me fais un peu de soucis parce que ça m’est déjà arrivé de faire une allergie aux piqûres de guêpes. Au pire, j’ai des comprimés contre les allergies dans ma trousse de secours. En pressant sur la zone touchée, je vois le dard et le venin sortir, ça doit être bon.

remonte sur mon vélo et roule encore 20 km avant de m’arrêter à Karlobag, dans un petit motel. Je paie 20 euro la nuit, mais je me dis que je mérite bien ça. En plus, la fenêtre est à 5 mètres de la mer, j’ai une kitchenette, une grande chambre et une TV. Je me prépare un gros plat de pâtes et appelle mon amoureuse. Ça fait un bien fou de l’entendre ! C’est marrant, elle se trouve justement au restaurant avec mes parents. Alors j’en profite pour saluer tout le monde. Quand je raccroche, il est 19h15 et j’ai les yeux qui se ferment. Je suis vraiment en train d’accumuler de la fatigue, je crois que je ne vais même pas essayer de lutter contre le sommeil…
Un paysage de science-fiction

mardi 13 mai 2008
Dist. Du jour : 125.66 km
Dist. Totale : 711.18 km
Trajet : Karlobag – Cesarica – Prizna – Senj – Crikvenica – Kraljevica – Kostrena

J’ai mal dormi. En fait je n’ai pratiquement pas dormi. Toute la nuit j’étais dans une sorte de demi-sommeil. Comme quoi ce n’est pas dans les meilleurs matelas qu’on fait les meilleurs rêves. Pourtant toutes les conditions étaient réunies pour que je passe une bonne nuit réparatrice. Du coup, j’en ai profité pour commencer ma journée plus tôt. A 6h45, j’étais déjà sur la route en train de pédaler. Dès la sortie de Karlobag, la route se met à monter. Je sens que la journée va être dure. En fait, je n’ai que des montées et des descentes qui se succèdent pendant 120 kilomètres. 30 minutes de montée pour 5 minutes de descente, et ainsi de suite. Cependant, je suis content de remarquer que, physiquement, ça va plutôt bien.

Le paysage auquel j’ai droit est absolument grandiose. Probablement le plus beau depuis le début de mon voyage. Je domine tout le Golfe de Kuarner et ses dizaines d’îles. Le temps est magnifique et la visibilité excellente. Toutes ces îles sont très arides, je ne vois pas un arbre, on dirait des déserts. De temps en temps, j’aperçois un village.

Au kilomètre 70, je croise un cycliste ! Le premier depuis le début du voyage. Nous nous arrêtons spontanément pour un brin de causette. C’est incroyable comme une sorte de solidarité s’instaure immédiatement entre cyclistes lorsque l’on se croise. Lui est en train de faire un grand voyage. Il vient d’Angleterre et se dirige vers la Chine ! Pour l’heure, il se dirige au sud, vers la Grèce et la Turquie. Je lui raconte en gros mon périple et reprenons chacun notre route. Même si nous n’avons discuté qu’une quinzaine de minutes, ce genre de rencontre, bien que très éphémère et somme toute très banale, reste gravé dans ma mémoire.

A 12h30, quand je m’arrête sur une terrasse pour
manger une grosse assiette d’escalope-frites-salade, mon compteur indique tout de même 91 kilomètres. Je me commande un supplément de fromage de l’île de Pag, une spécialité que je me devais de goûter. Ça ressemble au fromage blanc frais qu’on peut trouver en Suisse. C’est servi avec de la ciboulette et franchement, ça passe bien. Je reste un moment à digérer sur la terrasse et tout à coup, j’ai un énorme coup de pompe ! Je ressens le manque de sommeil et l’accumulation de l’effort. Et là, je sais exactement ce qu’il me reste à faire. Je dois me faire violence, me lever et reprendre la route avant que je ne sombre dans les bras de Morphée. Les premiers coups de pédales sont vraiment durs. D’autant plus que j’ai une montée de trois kilomètres devant moi ! Bref, j’essaie de ne penser à rien, de pédaler comme un robot et ça finit par passer.

Le paysage devient moins beau. Au fur et à mesure que je me rapproche de Rijeka, le trafic s’intensifie. C’est à nouveau le défilé de camions. Quand j’arrive à Karljevica, ça devient insupportable. Je vois l’enseigne d’un hôtel et m’y arrête pour demander le prix. 45€ ! Hors de question que je m’arrête là. Je demande s’il n’y
a pas moins cher un peu plus loin et on me dit qu’il y a un camping 10 kilomètres plus loin. J’y vais. La vue que j’ai durant ces dix derniers kilomètres est impressionnante, voire surréaliste. La route accrochée à un précipice, une centaine de mètres au dessus du niveau de la mer et décrit un arc de cercle en longeant un fjord. En bas, au bord de l’eau, des usines partout. Des cheminées énormes ! C’est horrible mais en même temps impressionnant à voir. En plus de fournir un effort considérable pour avaler le dénivelé, je dois lutter contre une chaleur étouffante, l’absence de vent, une circulation dense et dangereuse. Bref, quand j’arrive au camping, je ne suis plus que l’ombre de moi-même. La douche est une véritable délivrance.
De la mer aux Alpes slovènes

mercredi 14 mai 2008
Dist. Du jour : 146.18 km
Dist. Totale : 857.37 km
Trajet : Kostrena – Rijeka – Viskovo – Rupa – Ilirska Bistrica – Pivka – Postojna – Logatec – Vrhnika – Ljubljana

Cette nuit, j’ai récupéré tout le sommeil que j’avais en retard. Faut croire que je dors mieux sous tente que dans un lit… Je démarre ma journée tôt. Je commence à pédaler avant 7h. Les trois premiers kilomètres sont en descente jusqu’à Rijeka. La vieille ville est intéressante et en profite pour faire 2-3 courses. Je consulte la carte et repère une route qui part vers le nord en direction de la Slovénie. D’ici peu, je devrais arriver à la frontière mais je me rends vite compte de mon erreur d’appréciation. Pour sortir de Rijeka, j’ai à faire à un véritable col. 10 km à 12% ! En plus, en plein trafic! C’est plutôt physique comme début de journée ! Une fois cette première difficulté passée, je traverse de petits villages croates qui ne ressemblent en rien à ce
que j’ai pu voir le long de la côte. Dans cette partie de la Croatie, les gens ont l’air plus aisés. De belles villas avec de beaux jardins se succèdent. Puis, tout à coup, au kilomètre 38, c’est la frontière que je traverse sans encombre. Juste après la douane, je m’arrête dans un bureau de change pour convertir quelques Euros en Tolars slovènes, mais l’employé me dit en rigolant qu’en Slovénie, le Tolar n’existe plus et que la monnaie en vigueur est désormais l’Euro. Tant mieux, ça facilite les choses.

Du côté slovène, je traverse également une multitude de sympathique petits villages. La nature, par contre a radicalement changé. Il y a énormément de verdure, des sapins, une odeur de forêt m’emplit les poumons. Je ne suis qu’à 50 km de la mer et à 300m d’altitude mais visiblement c’est déjà le début des Alpes.

A midi, bien que je n’aie roulé que 70 km, je m’arrête pour manger. La montée de Rijeka m’a déjà bien usé les jambes. Je reprends des forces et reprends la route en me disant que je vais me contenter de 80 ou 90 kilomètres aujourd’hui, afin de ménager mes jambes.
Seulement, à chaque fois que je trouve un endroit pour planter ma tente, je me dis que je peux pousser un peu plus loin. Et à force de toujours pousser un peu plus loin, je finis par entrer dans Ljubljana après 146 km et presque 8h d’effort. Ça y est, sans vraiment m’en rendre compte, je viens d’atteindre mon objectif ; traverser les Balkans de la capitale bosniaque à la capitale slovène en longeant toute la côte croate! 857 kilomètres d’effort en seulement 7 jours ! Je mets un certain temps à réaliser. Une fois arrivé au camping, avant de planter ma tente ou de prendre ma douche, je m’allonge dans l’herbe et reste là une bonne demi heure, le regard fixant le ciel bleu à me repasser tout le film de ce voyage inoubliable.

Je réalise qu’en 7 jours j’en ai vues des choses. De l’hospitalité bosniaque à la gentillesse des croates, des blessures profondes laissée par la guerre au sourires des enfants, des ruines de Sarajevo à la beauté des Alpes slovènes, du calme des petites criques sur l’Adriatique à l’enfer du trafic, je suis passé par d’énormes moments de doutes où j’ai failli tout plaquer, à des moments d’extases. Quand je sors de mes pensées, une grande tristesse m’envahit soudain. Je ressens le même
vide qu’à la fin de mon tour de l’Islande, il y a deux ans. J’ai presque envie de prolonger mon voyage et de continuer jusqu’à chez moi, à Genève. Mais mon emploi du temps ne me le permet pas.

Promis, cette fois je n’attendrai pas deux ans avant de partir pour une nouvelle aventure vélocipédique. Pour l’heure, je vais m’octroyer une journée de repos à déambuler dans Ljubljana avant de prendre un train pour Genève.

INFOS UTILES

En 2008 déjà, la Croatie était un pays très touristique. Toute la côte, de Dubrovnik à Rijeka, est d'une beauté telle que l'affluence pourrait être comparée à la côte d'Azur. Partir au mois de mai comme je l'ai fait est un excellent moyen d'éviter la foule et vous aurez en plus une forte probabilité d'avoir un temps déjà estival. Les campings étaient déserts et les routes pas trop encombrées. Beaucoup de locaux m'ont raconté qu'aux mois de juillet et août, la côte croate n'est plus qu'un bouchon continu de 500km.

Tout le littoral est certes magnifique mais celui-ci est très emprunté par les camions qui rejoignent Zagreb, c'est le seul moyen pour eux d'éviter les montagnes. Je vous conseille donc de vous installer un rétroviseur, c'est un bon moyen d'anticiper leur conduite souvent très peu respectueuse des cyclistes.