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LE VOYAGE

Mon defi
Parcourir à vélo un tour des Alpes suisses en autonomie partielle. Je me ravitaillais en nourriture chaque jour mais je transportais tout le nécessaire pour cuisiner et pour passer 9 jours sous tente. Mon objectif était d'emprunter un maximum de cols.

Quelques chiffres
880 km parcourus en 9 jours. Entre 4h40 et 7 heures d'effort quotidien. 7 cols franchis dont 5 dans les Alpes et 3 d'une ascension de plus de 30 kilomètres. Un dénivelé positif total de 12'786 mètres soit une moyenne journalière de 1'421 mètres montés, avec un chargement de 15 kilos dans mes sacoches. 9 cantons traversés. 6 à 8 litres d'eau ingurgités quotidiennement. 5 jours de beau temps et une petite pluie fine au sommet du col de l'Oberalp. Aucune crevaison ni problème mécanique.

Les cols franchis
Marchairuz (1449m) > Mollendruz (1184m) > Jaunpass (1508m) > Susten (2224m) > Klausen (1952m) > Oberalp (2046m) > Furka (2436m)

Les cantons traversés
Genève > Vaud > Fribourg > Berne > Uri > Glaris > St Gall > Grisons > Valais

L'ITINÉRAIRE

LES PHOTOS

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LE CARNET DE ROUTE

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TROIS TOURS DE ROUES AVANT LE SOMMET



880 kilomètres de vélo au son du cor des Alpes
et des cloches de vaches.






Ecrit dans les Alpes suisses
entre le 20 et le 28 juillet 2008.
Deux objectifs

20 juillet 2008
Dist. Du jour : 71.41 km
Dist. Totale : 71.41 km
Trajet : Genève - Nyon - Duillier - Coinsins - Le Muids - Marchissy - St George - Col du Marchairuz - Le Brassus - Le Sentier (Vallée de Joux)

Ce matin, je suis parti de chez moi, à Genève, à vélo, avec deux objectifs; le premier, découvrir mon pays, parce qu’on a toujours tendance à visiter des pays à travers le monde, loin de préférence, avant même de connaître le sien. La Suisse, je la connais un peu, pour l’avoir visité, en voiture, et en train, avec mes parents, quand j’étais petit. Nous avions même traversé tous les cantons, mais cela est déjà loin. Mon second objectif, la Suisse étant un pays montagneux, est de privilégier un itinéraire qui me conduira à travers le Jura et les Alpes, en franchissant un maximum de cols. J’ai le sentiment que pour visiter un pays géographiquement riche en reliefs, je me dois d’arpenter tous ses dénivelés et de souffrir un maximum. Et ça tombe bien, j’ai envie de
souffrir… Je quitte donc Genève, gonflé à bloc, avec ces deux objectifs en tête. La route qui me mène à Nyon, je la connais par coeur pour l’avoir empruntée une multitude de fois à vélo, en voiture, et en train. J’en apprécie tout de même la vue sur le lac Léman, la piste cyclable très roulante et le soleil que la météo n’avait pas annoncé. Les difficultés commencent à Nyon. Je quitte le lac pour me diriger dans la chaîne montagneuse du Jura. Les sommets y dépassent rarement 2000 mètres, ce n’est pas encore les Alpes, mais dès que la route commence à monter,mes jambes souffrent. Je trimbale tout de même une bonne quinzaine de kilos sur mon vélo; tente, sac de couchage, réchaud, habits, nourriture, outils, etc. La pente est encore faible mais je dois appuyer sur les pédales deux fois plus fort que si je n’avais pas de chargement. Pendant une vingtaine de kilomètres, je traverse de charmants petits villages et leur vignoble. Le soleil tape fort, je sue, mes jambes brûlent. Je ne pensais pas souffrir aussi vite. Je sens que ce tour va être dur. Tant mieux. Après une petite pause figues séchées, j’arrive au village de St George. Là, une route part sur la gauche avec une inclinaison nettement plus marquée. Un panneau indique : Col du Marchairuz,
13 km ! Ça y est, j’attaque le premier col. Il est beaucoup plus difficile qu’on ne pourrait le penser parce que les 20 kilomètres qui le précèdent sont déjà en montée. Quand je l’entame, je suis déjà épuisé. J’essaie de ne pas penser à ma douleur et me concentre sur mon effort, les minutes défilent plus vite.

La pente s’accentue encore, je suis obligé de me mettre sur le plus petit développement. Qu’est-ce que ça va être dans les Alpes ! De gros nuages noirs viennent cacher le soleil, la température chute brusquement et mes jambes en pâtissent. Après plus d’une heure et demie d’effort, j’arrive enfin au sommet du col, 1445 mètres. Je suis fier et content, l’effort était beaucoup plus intense que je ne l’avais prévu, mon chargement rend les choses très physiques. Du coup, je commence à appréhender la suite de mon voyage. Mais cette appréhension décuple ma motivation.

Avant de redescendre de l’autre côté, je revêts mon coupe-vent, le ciel est toujours chargé et le vent est frais. La descente est jouissive, comme toutes les descentes d’ailleurs. La route me mène directement au
charmant petit lac de la Vallée de Joux. Au moment où j’arrive au village Le Sentier, sur les rives du lac, le ciel se dégage et le soleil me réchauffe les muscles frigorifiés par la longue descente.

Je m’installe au camping près de là. Je suis éreinté. Je n’ai plus aucune force. Je me rends compte que je n’ai pratiquement rien mangé de la journée, à part les quelques figues dans la montée. Pour la suite de mon voyage, il va falloir que je m’impose une discipline alimentaire très stricte, manger régulièrement. Ce n’est pas forcément évident parce qu’un effort soutenu coupe la faim. Pour l’instant, je vais au petit resto à côté du camping, dévorer une pizza. Je me dépêche de la manger avant que je ne tombe dedans de fatigue.
Une plaine plutôt vallonnée

21 juillet 2008
Dist. Du jour : 90.15 km
Dist. Totale : 161.56 km
Trajet : Le Sentier - Le Pont - Col du Mollendruz - Moiry - La Sarraz - Echallens - Mézières - Oron - Vaulruz - Bulle - Epagny

Hier soir, je me suis endormi aux alentours de 21h30, enfin je crois. Ce matin, mon réveil sonne à 7h mais je pourrais dormir encore des heures. C’est toujours comme ça au début d’un voyage à vélo. Mon corps a besoin de s’habituer. Les efforts accomplis pendant la journée sont dix fois plus violents que dans la vie de tous les jours. Le corps humain a une faculté d’adaptation assez impressionnante. Mais pour ça il faut que je respecte des horaires de sommeil et de ravitaillements très rigoureux.

Je me fais donc violence et m’extirpe de mon sac de couchage. La température est fraîche, environ 8°C. Je suis tout de même à 1000 mètres d’altitude. Le camping
est endormi, je suis le premier debout. Je plie ma tente, rassemble mes affaires, et charge mon vélo. Me voilà reparti pour une nouvelle journée. Premier objectif, prendre un petit-déjeuner. Je longe le Lac de Joux sur une dizaine de kilomètres et arrive à la localité Le Pont où je m’arrête dans la première épicerie. J’achète un demi-litre de chocolat au lait, une sorte de panini au fromage et au salami, des biscuits et du chocolat. J’engloutis immédiatement le panini et le chocolat au lait et remonte sur mon vélo. Je suis prêt à affronter la première difficulté de la journée ; le col du Mollendruz. Celui-ci va me permettre de quitter la chaîne du Jura et de rejoindre la plaine qui me sépare de la chaîne des Alpes.

Le côté que j’emprunte pour monter ce col est le moins dur. Mais c’est tout de même 5 kilomètres d’une route bien raide. Mon chargement me tire vers le bas. Satanée gravitation ! Quand j’arrive en haut, je suis fatigué mais prêt à attaquer la suite. Et puis j’ai l’impression que mon corps est en train de prendre le rythme. Il vaut mieux en tout cas, en prévision des Alpes !

La descente, derrière, est majestueuse. Non seulement elle dure une vingtaine de kilomètres, mais en plus elle m’offre une vue splendide sur le bassin lémanique. Je distingue même les Alpes à l’horizon. Les redoutables Alpes ! Entre deux, ce que j’appelais tout à l’heure la plaine, s’avère être beaucoup plus vallonné que je ne pensais. Cette région, appelée le Gros de Vaud, je la connais bien, mais je ne l’ai arpentée qu’en voiture ou en train. Forcément, tout à l’air beaucoup moins plat, à vélo !

La vue que j’ai de là-haut, me révèle une multitude de petites vallées qui se jettent dans le lac Léman. Je vais devoir toutes les franchir perpendiculairement! Tant pis, ou plutôt, tant mieux ! Ça me fera un entraînement supplémentaire pour les Alpes. Je privilégie les petites routes à faible trafic et découvre une multitude de petits villages pittoresques. Leurs clochers rythment ma journée, 10h, 11h, midi, 13h… De vallon en vallon, j’entends carillonner. Chaque fois que j’arrive dans un village un peu en hauteur, je vois les quatre ou cinq villages suivant et leurs clochers qui dépassent.

Le soleil m’accompagne toute la journée mais le vent est très frais. Quand vers 16h j’arrive au camping d’Epagny, entre Bulle et Gruyère, j’ai franchi 7 ou 8 vallons avec, à chaque fois, de bonnes montées de 2 à 3 kilomètres. Ce ne sont pas des cols mais en les cumulant, c’est comme si j’avais grimpé un bon col. Bref, quand je monte ma tente, je suis épuisé.

Je me trouve à présent au pied des Alpes. Ou plutôt des Préalpes. En effet, les montagnes qui m’entourent font environ 2500m, ce ne sont pas encore les 3500 – 4000m des vraies Alpes, mais les choses sérieuses vont néanmoins commencer demain. Ce soir, je mange des produits du terroir ; du gruyère et du vacherin fribourgeois que j’ai acheté dans une fromagerie de Bulle. Après ce bon repas laitier, j’appelle ma copine et je bouquine. Je me sens bien.
Visiteur de nuit

22 juillet 2008
Dist. Du jour : 102.40 km
Dist. Totale : 263.97 km
Trajet : Epagny - Broc - Im Fang - Jaun - Jaunpass - Boltigen - Oberwil - Weissenburg - Erlenbach - Wimmis - Spiez - Interlaken - Ringgenberg - Brienz

Cette nuit, j’ai eu de la visite. Un bruit étrange m’a sorti de mon sommeil. Une succession de pfff… pfff… pfff… suivi d’un long pfffffffff….. Comme si on était en train de crever le pneu de mon vélo. Sauf que ce bruit vient de l’intérieur de ma tente ! Ou plutôt de sous l’avant-toit de ma tente, là où je mets mes sacoches pour qu’elles soient à l’abri de la pluie en cas de mauvais temps.

Au début, je ne vois rien, il fait très sombre. Je fais du bruit pour essayer de chasser l’intrus. Le bruit s’arrête soudain et, plus rien ne bouge. Alors, je distingue comme une boule noire à côté d’une de mes sacoches.
Je me frotte les yeux pour essayer de distinguer ce que c’est… un hérisson ! Il se met alors à bouger de nouveau et fouille dans ma sacoche. Heureusement, ma nourriture est avec moi, dans la tente, la moustiquaire la sépare de ce fouineur culotté. J’ai beau faire du bruit et des gestes brusques, il n’a pas peur. En fait, je crois qu’il ne me voit pas. Alors, je braque ma lampe de poche dans ses petits yeux malicieux, fais vaciller le faisceau lumineux et, finalement, il se décide tranquillement à aller voir ailleurs. Je regarde ma montre, il est 1h50. Je me rendors aussitôt, en rêvant de ce mignon petit visiteur.

Au réveil, les quelques traces de terre sur une de mes sacoches me rappellent la drôle de rencontre nocturne et me confirme que je n’ai pas rêvé. J’essaie d’oublier cette anecdote et me concentre sur ma journée. Aujourd’hui, j’entame les Alpes. Après un petit-déjeuner à la Migros d’Epagny, j’enfourche mon vélo et commence à pédaler. Une vue magnifique sur le village de Gruyère me permet d’oublier que la route commence déjà à monter. Dès les premiers kilomètres, je me sens entrer dans les Alpes. En effet, j’emprunte
une étroite vallée où j’ai l’impression d’être écrasé par de hautes montagnes. L’air change, il fait plus frais. Les odeurs changent, la luminosité aussi. Les distances changent, tout paraît proche alors que ce n’est pas forcément le cas.

Broc, Charmey, Im Fang, Jaun, de villages en villages, la route ne fait que monter. Il y a pas mal de nuages mais le soleil vient de temps en temps m’encourager. Quand finalement j’arrive au pied du Jaunpass, ça fait déjà 20 kilomètres que je monte ! Je m’octroie une petite pause mangues séchées… Un cycliste passe et me crie un « bon appétit ! ». Je le remercie et, au fond de moi, je me dis que j’essaierais bien de le suivre et d’arriver avant lui en haut. Mais inutile de me faire de faux espoirs, il a un vélo de course et moi, j’ai un vélo avec de gros pneus, chargé de 15 kilos de matériel. J’entame néanmoins l’ascension en gardant le cycliste en point de mire.Il y a 6 kilomètres jusqu’au sommet. La route est vraiment raide et je dois rapidement me mettre sur le plus petit développement. Ma vitesse est de 8 kilomètres à l’heure. Au bout de 2 kilomètres, j’hésite à m’arrêter, l’effort est très violent, je suis en sueur. Mais au détour d’un virage,
je vois le cycliste environ 200 mètres devant moi. En fait, nous allons à peu près à la même vitesse. Ça me motive à rester en selle. La pause, je la ferai en haut. Mes jambes brûlent.

Heureusement, mon Camelbak me permet de boire sans lâcher mon guidon. Au 4ème kilomètre, j’ai vraiment envie de faire une pause. Mais je me dis que repartir après une pause va vraiment me casser les jambes et puis, le cycliste est toujours là, devant moi. J’ai même l’impression de gagner du terrain, mais effectivement, ce n’est probablement qu’une impression. Après 45 minutes d’effort intense, j’arrive au sommet complètement lessivé mais avec la satisfaction d’avoir grimpé à la même allure qu’un cycliste non chargé. Il n’a certainement pas forcé mais je me persuade du contraire, ça me donne des ailes. Parfois je m’amuse à m’imaginer en train de faire la course avec un adversaire imaginaire, c’est une technique que j’utilise, et qui marche, pour me motiver quand je roule seul.

Je suis content parce que mon premier test alpin s’avère
être positif. Mes jambes sont à présent bien rodées et me sens prêt pour la suite. Je ne me fais cependant pas d’illusions, le Jaunpass ne fait que 1’508 mètres d’altitude, ce n’est rien à côté des cols de 2’200 à 2’400 mètres qui m’attendent.

Je ne vois pas passer les 8 kilomètres de descente ni les 30 kilomètres de faux plat descendant qui m’amènent jusqu’à Spiez, au bord du lac de Thoune. L’eau est turquoise. Une piste cyclable longe le lac jusqu’à Interlaken, ville ultra touristique et mondialement connue. J’ai l’impression qu’il y a plus de japonais que de suisses et d’ailleurs, c’est certainement le cas. J’hésite un instant à m’arrêter ici, au camping. Mais je décide finalement de continuer. Je longe encore le lac de Brienz jusqu’à la ville du même nom. J’installe finalement ma tente avec la satisfaction d’avoir bien roulé aujourd’hui. Ici, je me trouve au coeur des Alpes, je suis entouré de sommets prestigieux. Dommage que le ciel soit un peu couvert, j’aurais pu observer l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau, trois sommets qui rassemblent des touristes du monde entier.

Je passe le reste de la journée à flâner en essayant de ne pas penser à la journée de demain qui, s’il fait beau, devrait m’emmener au col du Susten, un des cinq plus hauts de Suisse.
Rivalité dans l’ascension

23 juillet 2008
Dist. Du jour : 95.62 km
Dist. Totale : 359.59 km
Trajet : Brienz - Meiringen - Innertkirchen - Gadmen - Sustenpass - Wassen - Amsteg - Erstfeld - Altdorf - Flüelen

Lorsque je sors de ma tente, ce matin, une surprise de taille m’attend, pas un seul nuage en vue. Tous les sommets aux alentours sont dégagés. Ce qui veut dire que je vais pouvoir m’attaquer au Susten. Toutes les conditions sont réunies pour que je ne trouve aucune excuse pour me défiler. Je plie ma tente, charge mon vélo et mange le reste de mangues séchées qui traînent au fond de ma sacoche de guidon.

Première étape, aller jusqu’à Innertkirchen, mes jambes sont prêtes. Prêtes pour le supplice… Je m’arrête à la seule épicerie du coin et achète un Chocodrink, 2 bananes, un paquet de biscuits au chocolat et un paquet de raisins secs. Je suis tenté d’acheter plus de choses mais je dois faire attention de ne pas trop me charger.
J’engloutis aussitôt le Chocodrink et une banane. Pendant ce temps, je vois trois cyclistes qui entament la montée. Les trois sont en vélo de course. Ça me rassure de voir d’autres cyclistes, finalement c’est un col très prisé des amateurs de la petite reine. Des cyclistes partout, un temps magnifique, je sens que l’atmosphère est électrique. J’ai l’impression qu’il va y avoir de la rivalité dans la montée. Seulement, quand je vois à quel point mon vélo est chargé, je me dis qu’il faut que je ménage mes efforts. Mes jambes picotent, je viens de faire le plein de vitamines et suis gonflé à bloc. Donc, je me lance…

Je me sens étonnamment bien. Mes jambes tournent bien, mon chargement me paraît léger, mon vélo avance bien et je trouve immédiatement le bon rythme. C’est au moment où je sors du village d’Innertkirchen et que je vois le panneau qui indique « Sustenpass 28km, 1650m de dénivelé positif » que je me dis que ça va être vraiment long.

Ça ne fait même pas 10 minutes que je suis parti que je sens un souffle derrière moi. Deux jeunes cyclistes
d’une vingtaine d’années, en VTT, me dépassent. Ils ne vont vraiment pas beaucoup plus vite que moi mais me dépassent quand même. J’avais raison, l’air est électrique… Je les garde en point de mire et fais d’eux une source de motivation. Je n’ai aucune chance de les rattraper mais essaie de retarder au maximum le moment où je ne les verrai plus. Durant les 10 premiers kilomètres, 3 ou 4 cyclistes à vélo de course me dépassent à un train très soutenu, je n’essaie même pas de les suivre, visiblement, ce sont des habitués. Mais je n’ai toujours pas perdu les deux jeunes en VTT. Je m’accroche.

Pour ne pas sentir ma souffrance, j’admire le paysage somptueux qui m’entoure. Cette fois je peux dire que je me trouve au coeur des hautes Alpes suisses. C’est vraiment magique. De toutes parts, je vois de petits ruisseaux qui prennent leur source à même le sol. Les premiers névés de neige éternelle ne sont pas loin. J’en avais oublié à quelle point la Suisse est belle.

Je ne me suis toujours pas arrêté. Hier, j’étais fier d’avoir fait le Jaunpass sans m’arrêter, mais ce n’était
que 6 kilomètres. Une minuscule petite bosse. Là ça fait déjà 12 kilomètres que je monte, avec des tronçons beaucoup plus raides que la veille et je tiens le coup. Même, je me sens bien. Je n’ai pas mal aux jambes, j’ai un bon souffle et mon mental est à bloc. Je dois surtout faire attention de ne pas me laisser envahir pas mes émotions et accélérer le rythme, même si je m’en sens capable. La route est encore longue, je dois ménager mes forces.

Soudain, 300 mètres devant moi, les deux cyclistes que je n’avais toujours pas perdu de vue, s’arrêtent ! Ils font une pause ! Je n’y avais pas pensé mais si je compte sur les éventuelles pauses qu’ils vont faire, je peux envisager d’atteindre le sommet avant eux. Imaginer cette issue me donne des ailes. Je fais très attention de ne pas accélérer, toute la motivation que me procure cette éventualité, je la stocke au fond de moi et essaie de la canaliser sur toute la durée de l’ascension.

Je passe devant eux. Ils sont un peu surpris de me voir. Je pense qu’ils m’avaient oublié. Après m’avoir dépassé 15 kilomètres plus tôt, ils ont pensé que je n’existais plus.
Seulement, en avançant un demi-kilomètre à l’heure plus vite que moi, ils n’avaient pas creusé un si grand écart. Je continue mon effort, la route s’incline encore un peu plus. Je me retourne, ils sont à nouveau en selle ! Ils n’ont pas aimé. Tant pis, je garde mon rythme. Après tout, je n’essaie pas de faire la course… quoique… Je continue ainsi pendant 2 ou 3 kilomètres avant de me retourner à nouveau. Ils ont disparu ! Visiblement, leur pause leur a scié les jambes.

De mon côté, je songe sérieusement à faire une pause aussi. Ça fait bientôt 20 kilomètres que je n’ai pas posé le pied par terre. Au détour d’un virage, une vue imprenable me motive à m’arrêter. Je prends une photo et filme le paysage. Ma pause ne dure pas plus d’une minute, je sais que si je m’arrête plus longtemps ça va être extrêmement dur de repartir. Les deux cyclistes ne sont toujours pas là. Les 12 kilomètres qui suivent, je les fais tranquillement, toujours au même train. Mes jambes tournent comme une mécanique bien huilée. Le paysage est absolument somptueux. 2 kilomètres avant le sommet, une vue totalement magique sur le glacier de Stei (Steigletscher) m’oblige à m’arrêter pour la seconde
fois, en 26 kilomètres, pour immortaliser le panorama. Vu que je vois le sommet au-dessus de moi et qu’un sentiment de joie et de fierté commencent déjà à m’envahir, je m’octroie une pause plus longue, de 3 à 4 minutes.

Alors que j’avais complètement oublié les deux cyclistes, les voilà qui déboulent et me dépassent ! Ils ont l’air épuisés. L’un d’eux a la gueule grande ouverte et a de l’écume sur les lèvres. Ce signe trahit une déshydratation. Là, je dois dire que je ne peux pas laisser passer ça ! Si près du sommet ! Je me remets aussitôt en selle. Je les talonne pendant un bon kilomètre avant qu’ils s’arrêtent subitement. Celui qui bave de l’écume n’en peut plus, il est complètement cuit. Je les dépasse à nouveau et, cette fois, je sais qu’ils ne me rattraperont pas. Je parcours le dernier kilomètre comme sur un nuage. J’arrive finalement au sommet. Je m’arrête devant le panneau « Sustenpass 2224m ». Je suis fier.

Il y a ici une buvette avec pas mal de monde. En effet, cette route est très fréquentée par les touristes et
surtout par les motards. J’en suis déjà à la moitié de ma bouteille de Coca quand je vois arriver les deux cyclistes.

Je ne m’attarde pas trop au sommet, j’ai peur de prendre froid. Je revêts mon coupe-vent et entame aussitôt la descente de l’autre côté. 35 kilomètres de descente ! Divin ! Je dois cependant rester très concentré et très vigilant. A cette vitesse, un accident est très vite arrivé. Je dois faire attention à mes trajectoires et éviter les sorties de route. Avec le poids que je transporte dans mes sacoches, les virages sont plus difficiles à négocier. Curieusement, dans la descente, je fais plus de pause que durant la montée. Le fait de constamment serrer les freins me tétanise les avant-bras. Je parcours encore une quinzaine de kilomètres avant d’arriver au camping d’Altdorf, le village d’origine de Guillaume Tell. Malheureusement, il est complet. C’est cinq kilomètres plus loin, au camping de Flüelen que je monte finalement ma tente.

Cette journée a été vraiment magnifique. Le décor était imprenable, l’effort physique extrême et je ne préfère
pas penser à demain où un col semblable m’attend, le Klausen. J’aurai tout le temps de penser à ça demain matin au réveil. Pour l’instant mon esprit est occupé à me préparer un bon repas et à entamer un profond sommeil réparateur.
Lutte intérieure

24 juillet 2008
Dist. Du jour : 94.05 km
Dist. Totale : 453.65 km
Trajet : Flüelen - Altdorf - Bürglen - Spiringen - Unterschächen - Klausenpass - Linthal - Schwanden - Glarus - Näfels - Weesen - Mühlehorn - Murg

Le soleil est au rendez-vous. C’est tout simplement impossible d’imaginer un temps meilleur, il n’y a pas un nuage. La journée va être dure, le col de Klausen m’attend. J’ai quand même déjà enchaîné quatre journées difficiles avec à chaque fois un col de franchi. C’est aujourd’hui que je vais voir si j’ai bien ménagé mes efforts. Est-ce que je n’ai pas laissé toutes mes forces, la veille, sur le Susten ? Je pense que non. Enfin je l’espère…

Là où je sens que ça va être dur, c’est au niveau du mental. En franchissant le Susten, J’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Du coup, je me suis relâché mentalement. Il va falloir que je me concentre à
nouveau sur l’ensemble de mon voyage. Mon voyage ne consiste pas au franchissement d’un col mais de plusieurs. Ce n’est pas parce que j’ai passé un grand col que je dois m’endormir sur mes lauriers.

Seulement 6 kilomètres après avoir quitté le camping de Flüelen, l’ascension commence déjà, c’est vraiment dur. Je n’arrête pas de regarder mon compteur et de compter les mètres qui défilent. C’est mauvais signe. En plus, il n’y a pas les deux cyclistes de la veille pour me motiver.

Il y a, certes, d’autres cyclistes mais il sont en vélo de course et vont beaucoup trop vite pour moi. J’ai l’impression que mon chargement pèse deux fois plus. Je me sens seul dans ma souffrance. Je cherche des moyens pour me motiver, j’évite de regarder mon compteur.

Durant les cinq premiers kilomètres, je dois lutter pour ne pas rebrousser chemin. Puis, petit à petit mon esprit s’évade et ne pense plus à l’effort. J’entre dans une sorte d’état de transe, mes jambes tournent toutes seules. Je
parcours les 15 premiers kilomètres sans m’arrêter. Il m’en reste 10. Quand je réalise que j’ai déjà fait plus de la moitié, la motivation me revient totalement. C’est incroyable comme finalement, tout se passe dans la tête. Car finalement mes jambes, ont toujours été en forme. Au kilomètre 25, quand j’atteins le sommet, ma satisfaction est encore plus grande que la veille. Aujourd’hui, je me suis battu contre la gravité, mais surtout contre moi-même. Il n’y a rien de plus dur. J’y ai laissé beaucoup de forces.

Je fais une demi-heure de pause au sommet, je téléphone à ma copine et mange un gâteau au noix. Tout au long de la montée le paysage était saisissant. Je ferme les yeux et respire en essayant de capter toutes les odeurs alpestres qui flottent. J’apprécie l’instant. Puis je redescends, direction Näfels. Je me laisse aller en roue libre. Je me repose tout en roulant. J’arrive à faire pratiquement 20 kilomètres ainsi. Puis je dois pédaler à nouveau. Le paysage est somptueux. De petits vallons avec de jolis ruisseaux me font penser au paradis tel qu’il est souvent décrit dans les romans. Je dois être très attentif et éviter les vaches qui viennent paître au milieu de la route.

J’arrive finalement à Näfels. Là, le camping est pris d’assaut par des dizaines de scouts. Je décide alors de continuer le long du lac de Walen jusqu’à une bourgade qui s’appelle Murg. Ma carte y indique un camping. Le lac est entouré de montagnes abruptes. Seule une rive est praticable. Une autoroute suspendue longe la falaise. Pour les piétons et les cyclistes, il y a un chemin qui longe la rive. Parfois, le chemin passe dans de petits tunnels qui rentrent dans la falaise. C’est assez drôle, c’est comme des tunnels routiers mais en miniature.

Quand j’arrive au camping, il reste une place. Heureusement parce qu’il est très difficile de faire du camping sauvage en Suisse. L’espace est tellement restreint que la moindre petite parcelle est privée et clôturée. Je me retrouve sur un petit bout de gazon, à côté de la terrasse de la buvette, bondée de vacanciers. Tant pis, dès qu’il fera nuit, le silence finira bien par s’installer. Du moins je l’espère, parce que ce soir, j’ai à peine la force d’écrire ces lignes. J’ai besoin de me reposer pour attaquer la suite de mon périple.
Une journée presque sans col…

25 juillet 2008
Dist. Du jour : 105.94 km
Dist. Totale : 559.60 km
Trajet : Murg - Walenstadt - Flums - Bad Ragaz - Landquart - Coire - Tamins - Ilanz - Trun

C’est devenu un rituel, chaque matin, je sors de ma tente et je salue le beau temps. A nouveau, pas un nuage. C’est incroyable, c’est bien la seule fois cette année qu’autant de beaux jours se succèdent. Et ça tombe quand je choisis de faire mon voyage.

Ce matin, tous mes mouvements sont parfaitement coordonnés, de sorte qu’en 30 minutes, je fais ma toilette, plie ma tente, rassemble mes affaires et charge mon vélo. J’en profite donc, avant de partir, pour m’asseoir tranquillement sur la terrasse de la buvette du camping, qui est déjà ouverte, pour me commander un café et deux croissants.

Je me rends compte que depuis le début de mon
voyage, je mange peu. Un petit peu le matin, pratiquement rien à midi et un petit repas le soir. Certes, je grignote du chocolat, des fruits secs, des fruits et des biscuits tout au long de la journée, mais par rapport à tout ce que je dépense, je trouve que je mange peu. Par contre, je bois beaucoup, 6 à 8 litres par jour. Pourtant, je n’ai pas faim. En fait, je pense que lorsque l’on fait des efforts violents et continus, sur plusieurs jours, on finit par écouter son corps. En effet, je ne mange que ce dont mon corps à besoin. Jamais un gramme de superflu. Le fait que je n’aie pas encore eu de coup de fringale, prouve que je ne suis en carence de rien. Quand j’ai fait le tour de l’Islande à vélo, en 2006, je mangeais comme un ogre, mais mon corps demandait plus. Je n’avais, certes, pas de cols aussi hauts à franchir, mais la route était mauvaise, il y avait beaucoup de vent, j’avais le double de chargement et surtout, je devais ménager mon corps sur une durée d’un mois et demi. Par contre, je buvais moins, probablement parce qu’il faisait froid. Bref, c’est marrant à quel point on se met à écouter et surtout à connaître son corps quand on le pousse dans les extrêmes. Dans la vie de tous les jours, on mange
beaucoup plus que ce dont on a besoin. Mais bon, il faut tout de même se faire plaisir.

Aujourd’hui, je n’ai pas de col à franchir. Je vais me rapprocher le plus possible du col de l’Oberalp, la prochaine difficulté au programme. J’emprunte, jusqu’à Coire, un petit chemin cycliste, tout plat, qui longe une petite rivière. Ainsi, je suis loin de l’autoroute, à l’abri des voitures et, je peux apprécier le paysage. Les montagnes sont encore de faible altitude mais je sens qu’elle grandissent au fur et à mesure que je me rapproche de la vallée du Rhin. L’Oberalp m’y attend, là, au fond.

En sortant de Coire, la route se met à monter, et plutôt pas mal. Il y a même un panneau qui indique 400m de dénivelé sur 11 kilomètres. C’est presque un petit col. Je ne m’attendais pas à ça. Mais je dois dire qu’avec les 5 cols que j’ai déjà franchis depuis le début, c’est vraiment de la rigolade. Je sens d’autant moins le dénivelé positif parce que la vue est absolument splendide. La route passe dans des gorges, une sorte de canyon au fond duquel coule le Rhin. Je fais plusieurs pauses pour
prendre des photos et pour admirer le paysage.

Alors que j’étais en train de me dire que tout ce que j’étais en train de monter c’est tout ça de moins à faire demain pour l’ascension de l’Oberalp, voilà que la route se met soudain à descendre ! Dommage. J’apprécie tout de même ces dix kilomètres de descente sur Ilanz. Ici, ma carte indique un camping. Je ne le trouve pas. Tant pis, ma carte en indique un autre, à Trun, 18 kilomètres plus loin. Je me remets en selle.

Ces 18 kilomètres vont être beaucoup plus durs que je ne le pensais. En effet, ce sont 18 kilomètres de faux plat montant, avec un trafic incroyable. En plus, il n’y a pas un brin de vent et la température sur le bitume doit être de 50°C. Je bois un maximum, mais pas assez. Quand j’arrive à Trun, je ne suis pas loin de la déshydratation.

Je m’empresse d’installer ma tente et cours m’acheter deux bouteilles d’un litre et demi d’eau à la station-service du coin. J’engloutis ces trois litres d’eau en moins de 10 minutes. J’ai l’impression d’être une
éponge. Je passe le reste de l’après-midi à lire, écrire, inscrire l’itinéraire du jour sur ma carte, bref, à me divertir et à me stimuler l’esprit pendant que mon corps se repose.

Il ne me reste plus qu’à espérer que le beau temps persiste. Demain, le supplice, ou plutôt le plaisir, reprend avec l’ascension d’un des cols que je rêve de faire depuis un moment déjà.
Quelques gouttes de pluie

26 juillet 2008
Dist. Du jour : 56.17 km
Dist. Totale : 615.77 km
Trajet : Trun - Disentis - Tujetsch - Tschamut - col de l’Oberalp - Andermatt - Hospental - Realp

Hier soir, après avoir écrit mon carnet de route, je me suis finalement offert un énorme hamburger-frites-salade dans le petit restaurant à côté du camping. C’était divin. Plus je mangeais, plus j’avais faim. A un tel point que quand j’ai terminé de lécher mon assiette, j’étais littéralement affamé. Du moins, j’en avais la sensation. Je crois que j’avais vraiment besoin de manger quelque chose de consistant.

Ce matin, il fait gris. J’ai envie de dire, enfin. Le soleil n’a pas l’air loin mais la pluie non plus. Du coup, je me dépêche de plier ma tente, j’ai absolument envie de grimper l’Oberalp. Je m’en voudrais d’avoir traîné et de renoncer à cause de la pluie. A 8h pile, je suis sur la route. Je suis à peine parti de Trun, que ça monte déjà.
Pourtant je suis encore à 35 kilomètres du sommet ! L’Oberalp, je crois qu’il va falloir que je le mérite. Comme tous les cols d’ailleurs, mais chacun à leur manière. Celui-ci, je vais devoir le payer à la sueur de mon front. Je vais devoir griller mon hamburger de la veille et bien plus encore.

Les 12 premiers kilomètres qui me mènent à Disentis sont un faux plat montant qui ressemble presque déjà à une montée. Je crois que c’est ce qu’il y a de pire. On a l’impression de ne pas avancer. La pente paraît légère, suffisamment pour aller à une certaine vitesse, mais en fait la gravitation nous rattrape et on traîne. Chaque coup de pédale doit être très appuyé, c’est un profil qui use. Je préfère franchement une bonne montée à 15%. Le soleil a tout de même l’air de l’emporter sur la pluie, c’est une bonne chose, je vais pouvoir me concentrer sur mon effort.

J’arrive enfin à Disentis. J’ai l’impression d’avoir roulé toute la journée, alors qu’il n’est que 9h du matin ! J’ai besoin de forces. Je m’arrête dans un petit supermarché pour y acheter du chocolat et des fruits secs. J’ai
soudain l’impression d’être dans un autre pays. Tout le monde parle en romanche ! Cette quatrième langue helvétique n’est parlée que par une toute petite minorité, je ne suis, du coup, vraiment pas habitué à l’entendre parler. Je l’ai entendue quelques fois quand j’étais petit et c’est tout. On dit que c’est une langue qui tend à disparaître, mais ici je n’en ai vraiment pas l’impression. Tout est indiqué en romanche. Même les panneaux de signalisation.

J’essaie de ne pas trop m’attarder ici, mes muscles refroidissent. Les dix kilomètres suivants sont beaucoup plus pentus. Je préfère. Ma vitesse diminue, mais au moins je sais pourquoi. Parfois, je me demande pourquoi je fais tout ça. Pourquoi ne pas voyager en voiture, en car, en train, en stop ou tout simplement, ne pas voyager ? Je crois que la réponse est simple, j’ai l’impression de mériter ce que je vois. Quand j’arrive au sommet d’un col et que je vois le panneau qui en indique l’altitude, et bien ce chiffre a une toute autre signification que si j’étais en voiture. En voiture, on ne voit rien, on n’entend rien, on ne sent rien. A vélo, je contemple les montagnes qui m’entourent pendant des
heures parce qu’elles en valent la peine. A vélo, j’entends le bruit des torrents, des cloches de vaches, des insectes, du vent. A vélo, je sens l’odeur des arbres, de l’herbe, de la roche, je hume la fraîcheur de l’air alpin. A vélo, je vis mon voyage. En voiture, on observe son voyage sans le vivre. Et puis il y a le facteur écologique. Je suis sensible au problème du réchauffement climatique sans pour autant être militant. Je trie mes déchets sans pour autant manifester contre les gaz à effet de serre. Mais quand je grimpe un col avec comme décor un glacier qui a fondu de moitié et qui en garde encore les traces de sa taille d’origine, et bien je suis fier de souffrir, de suer sur mon vélo. Parce que je me dis que je ne fais pas ça pour rien. Et puis, en revenant à quelque chose de beaucoup plus nombriliste, quand en haut d’un col, je croque dans une pomme, celle-ci est cent fois, ou plutôt mille fois meilleure que si je la mangeais en sortant d’une voiture ou de tout autre véhicule motorisé. Et pour terminer, je crois tout simplement que j’aime l’effort physique, j’ai besoin de me pousser dans les limites pour me sentir exister.

Pendant toutes ces réflexions, je n’ai pas vu les
kilomètres défiler. Encore 15 d’engloutis. Les 8 derniers vont être durs. Je viens d’arriver devant ce qu’on peut appeler un mur. Une douzaine de lacets bien serrés s’enchaînent. Rien que de voir ça j’en ai les jambes sciées. Je mange quelques fruits secs et c’est parti. J’attrape directement le bon rythme. Je cale ma respiration sur mes coups de pédale et c’est parti pour une sorte d’état de transe.

Il y a pas mal de trafic. Normal, on est samedi. Aucun véhicule ne me dérange cependant, ils ont la place de me dépasser. Après une heure d’effort intense et une pause pour filmer, j’atteins le sommet en même temps qu’il commence à pleuviner. Il était temps ! Du coup, je ne m’attarde pas trop, juste le temps d’appeler ma copine. Entendre sa voix me fait du bien. Elle me manque.

Pendant la descente, qui me mène en dix kilomètres à Andermatt, je fais un petit bilan des cols que j’ai déjà franchis. Je me rends compte que finalement l’Oberalp n’était ni le plus dur ni le plus beau au niveau du paysage. Je crois que pour l’instant la palme va au
Susten suivi du Klausen. Mais je ferai un bilan plus détaillé à la fin. A peine le temps de faire ces réflexions que me voilà déjà à Andermatt ! Depuis ici, je vois déjà le prochain col qui m’attend. Celui que je redoute le plus depuis le premier jour, le fameux col de la Furka ! 2436m ! Vu depuis Andermatt, à 20 kilomètres, on dirait un rempart. C’est le dernier col que je me suis fixé. C’est celui qui va m’emmener dans la vallée du Rhône, qui se jette dans le bassin lémanique, où j’habite et d’où je suis parti. C’est l’ultime obstacle avant la dernière ligne droite.

Mais est-ce que je vais pouvoir réaliser ce rêve ? Le temps se gâte. Quand je plante ma tente à Realp, au pied du col de la Furka, le ciel se charge soudain. Le tenancier du camping m’assure que demain il fera beau. Mais il ne fait que se fier à la météo. Et tout le monde le sait, la météo, on ne peut pas toujours s’y fier. Toujours est-il qu’une heure après m’être installé, c’est l’orage qui éclate. Ça dure une heure. J’ai à peine le temps de sortir mon réchaud pour me préparer un plat lyophilisé, qu’un autre orage éclate. Résigné, je me réfugie dans ma tente pour bouquiner. Je me dis que ça ne sert à rien
d’espérer le soleil pour demain, je verrai bien en me levant. C’est aussi ça que j’apprécie dans un voyage à vélo, la nature nous rappelle toujours qu’elle est la plus forte et que c’est elle qui décide.
Le rempart

27 juillet 2008
Dist. Du jour : 110.41 km
Dist. Totale : 726.18 km
Trajet : Realp - Col de la Furka - Gletsch - Oberwald - Reckingen - Fiesch - Brig - Glis - Visp - Gampel - Salgesch

Il a plu une bonne partie de la nuit. J’ai dormi d’un sommeil léger tellement je suis excité à l’idée de monter le col de la Furka. Dès 6h du matin je n’arrête pas de guigner en dehors de ma tente. La pluie s’estcalmée mais il fait gris et le col est caché dans un épais brouillard. Visiblement la météo s’est complètement trompée.

Puis, il pleuvine de nouveau. A 7h, je me dis tant pis, je me lance. Je ne suis pas venu jusqu’au pied de ce col pour abdiquer. Mais quand je sors de la tente et que je reçois des gouttes glacées, chassées par un vent bien frais, je retiens mes ardeurs. Je me glisse à nouveau dans mon sac de couchage et bouquine un moment.

A 7h30, je guigne à nouveau. Il fait toujours gris mais la pluie a cessé et la moitié du col est visible. C’est le moment ! Je sors de la tente avec la ferme résolution de faire ce col coûte que coûte. Désormais, plus rien ne peut m’arrêter, je suis survolté. Je plie ma tente qui est complètement détrempée, charge mon vélo, revêt mon coupe-vent et commence à pédaler. Le col débute un kilomètre plus loin seulement. Je ne vais même pas pouvoir tourner mes jambes un moment pour me chauffer.

Au pied du col, je m’arrête au kiosk de la gare de Realp pour boire un Chocodrink et manger une barre chocolatée. Et c’est parti ! Ça y est, j’y suis sur ce fameux col ! Dès les premiers mètres, la pente est extrêmement raide. Une quinzaine de lacets se succèdent. Au fur et à mesure que j’avance, la vue devient de plus en plus impressionnante. C’est comme si j’étais dans un avion. Je vois Andermatt, au loin, puis le ciel se dégage un peu et je vois le col de l’Oberalp.

A chaque coup de pédale, je donne tout ce que j’ai. Je n’ai pas le choix, sinon je n’avance pas. Ça m’épuise,
mais j’y mets tout mon coeur. C’est le dernier col de mon voyage, mon objectif est presque atteint. Comparé aux autres cols que j’ai franchis, ma motivation est décuplée. Je n’arrête pas de me voir déjà au sommet et d’imaginer la joie que je vais ressentir. Mais je reviens vite sur terre, je suis encore loin d’avoir réussi. Encore 2 lacets et j’aurai terminé la première partie, la plus dure. Ça y est, je viens de grimper 500m de dénivelé en 5 kilomètres.

La seconde partie du col est magnifique. La route est suspendue sur le flan d’une petite vallée qu’on ne voyait pas d’en bas. Il n’y a plus de lacets et la route est moins pentue. Il me reste encore huit kilomètres, mais la partie est pratiquement gagnée. Je savoure. Curieusement, j’ai envie de faire durer le moment. Je fais plusieurs pauses, je filme, je prends des photos, j’admire le paysage. Les nuages et la brume qui m’accompagnent ajoutent un effet dramatique à la scène. Là, c’est vraiment les hautes Alpes.

Soudain, au milieu de la route, un troupeau de moutons me barre le passage. C’est magnifique. Les bergers sont
en train de les déplacer d’un alpage à un autre. Un moment, une brèche se fait, je m’y engouffre, mais celle-ci se referme et me voilà prisonnier en plein milieu du troupeau ! La scène doit être assez drôle à voir. Ça bêle de tous les côtés. Les bergers essaient de nous créer un passage à moi et à un autre cycliste qui vient de me rejoindre. Finalement, au bout de dix minutes, on passe. J’effectue les derniers kilomètres jusqu’au sommet, en me disant que ça aurait été dommage de ne pas vivre cet épisode qui a rajouté quelque chose de pittoresque à l’ascension du col.

Quand j’atteins le sommet, et que je vois le panneau qui indique 2436 m, ma joie est indescriptible. Ça y est, j’ai franchi les 7 cols que je m’étais fixés. J’ai eu une chance inouïe avec le temps, j’ai choisi le bon moment pour partir. Je reste une bonne demi-heure au sommet malgré le froid. J’apprécie l’instant et la vue est splendide. Puis, j’entame la longue descente. Les dix kilomètres qui suivent sont une succession de lacets avec comme décor, le glacier du Rhône. C’est là que le fleuve prend sa source. C’est tout simplement beau, il n’y a pas d’autres termes.

Ma vitesse oscille entre 50 et 60 km/h, je dois rester très vigilant, en plus, il y a pas mal de trafic. Arrivé à Oberwald, la pente devient moins raide et c’est 75 km de faux plat descendant jusqu’à Sierre. C’est divin. Je crois que je n’ai jamais fait une descente aussi longue à vélo. Il est clair que je dois pédaler, ça n’avance pas tout seul, mais j’arrive à maintenir une vitesse de 25 à 30 km/h tout du long. Avec le chargement que je transporte, ce n’est pas rien. La route, cependant, est moins intéressante, ce sont de longs bouts droits avec beaucoup de trafic.

Je suis bien content, vers 16h30, quand je m’installe au camping de Salgesch, à côté de Sierre. J’ai avancé un bon bout et je me suis sérieusement rapproché de chez moi. Ce soir, je vais manger quelque chose de consistant, je sens que mon corps en a besoin. Et puis, je sens que je vais bien dormir, avec un sentiment d’accomplissement.
Dernière ligne droite

28 juillet 2008
Dist. Du jour : 154.25 km
Dist. Totale : 880.44 km
Trajet : Salgesch - Sierre - Sion - Martigny - Monthey - St Gingolph - Evian - Thonon - Douvaine - Genève

Il a plu une bonne partie de la nuit. Mais au réveil, c’est un magnifique ciel bleu qui m’attend. Je suis vraiment béni. Du coup, je vais essayer de rentrer d’une traite jusqu’à Genève. Ça va faire beaucoup de kilomètres, mais vu que la météo a annoncé des orages pour demain, je suis prêt à passer de longues heures en selle. De plus, ma copine me manque. C’est une motivation pour laquelle je vais me surpasser.

Après avoir chargé mon vélo et absorbé mon petit déjeuner, je démarre, gonflé à bloc. J’ai de la chance, le vent est légèrement favorable. Ma moyenne est assez élevée, je parcours 84 kilomètres avant midi. Je décide de mettre mon compteur sur le mode horloge, ainsi, je ne vois pas les kilomètres défiler. Cela m’aide à aligner
plus de distance, ça me permet de penser à autre chose sans être sans cesse ramené à mon effort à chaque fois que mes yeux se posent sur la distance parcourue. De temps en temps seulement, je consulte mon compteur et suis à chaque fois content de voir que j’ai bien avancé.

En roulant, je me repasse tout mon voyage dans ma tête. Je fais le bilan. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que j’ai vraiment eu de la chance avec le temps. Il aurait suffi d’avoir des orages aux moments d’entamer les cols pour avoir à rebrousser chemin. En effet, certains cols, surtout s’ils dépassent 2000m, deviennent totalement impraticable. Les vents peuvent être très violents, la visibilité nulle et la température qui chute d’un coup. De plus, depuis que j’ai eu une très mauvaise expérience en haut d’un col lors de mon tour de l’Islande, je suis devenu prudent (cf. le carnet de route de mon tour de l’Islande à vélo). De plus, les panoramas auxquels j’ai eu droit, surtout dans les Alpes, étaient tellement somptueux, que ça aurait été vraiment dommage d’avoir un ciel couvert.

Chaque col a sa beauté, ses difficultés, ses caprices. J’ai l’impression d’avoir eu un rapport intime avec chacun d’eux. J’ai envie de faire un classement du plus beau au moins beau, du plus difficile au plus facile, mais cela n’aurait aucun sens, je ne peux pas les comparer. Ce que je peux dire c’est que je suis content du sens dans lequel j’ai effectué mon tour. En effet, le fait d’avoir commencé par la chaîne du Jura m’a permis d’acquérir un bon entraînement en vue des Alpes. Et le fait d’avoir terminé par le col de la Furka, qui est le plus haut, concluait mon voyage en apothéose.

Soudain, me voilà déjà en vue du Lac Léman ! Je consulte mon compteur, 90 km. Je décide de longer le lac par le côté français, parce que c’est plus court. Jusqu’ici, j’ai très bien roulé, mais le vent se met tout à coup à souffler de face. De plus, il est brûlant. Un thermomètre le long de la route indique 35°C ! Je commence à sentir les kilomètres. C’est quand même le 9ème jour d’affilée que je roule, mes muscles commencent à le ressentir. Quand j’arrive à Evian, au kilomètre 115, je n’en peux plus. Mes gourdes sont vides et moi aussi. Je pense à ma copine et me dit qu’il
me reste une cinquantaine de kilomètres pour pouvoir entamer un repos bien mérité. Du coup la motivation me revient un peu. J’effectue néanmoins les derniers kilomètres à court d’eau et dans un état d’hébétude à faire peur. Dès que j’arrive à nouveau en territoire suisse, je trouve enfin une station-service et m’achète une boisson fraîche. J’ai l’impression de boire la vie !

Quand j’arrive sur les rives du lac Léman et que j’aperçois le jet d’eau de Genève, je m’arrête sous le panneau qui indique l’entrée de la ville et me porte un toast avec la même sensation indescriptible que j’ai vécu à Reykjavik en août 2006 à la fin de mon tour d’Islande et à Ljubljana en mai 2008 à la fin de mon périple balkanique. Un sentiment de fierté se mêle à un relâchement physique et mental après tant d’effort. Je vais à présent pouvoir me remémorer tous les moments forts de mon voyage tout en savourant un repos bien mérité. C’est aussi une des raisons pour laquelle j’aime voyager à vélo.

Pour l’heure je me jette dans les bras de ma copine en la couvrant de baisers, prêt à lui raconter les moindres détails de mon périple.

INFOS UTILES

Cette partie est en cours de rédaction. Revenez prochainement.